Beastars : Zootopia pour les grands
Manga sorti en 2016 au Japon (17 tomes) et cette année chez nous (8 tomes),
vous avez peut-être aperçu dans les étalages cette couverture présentant un loup habillé d'un combo chemise/bretelle/cravate ayant pour titre Beastars. Et n'étant pas assez curieux ou nostalgique de personnages d'animés des années 90 (Oui là, au fond ! Qui a dit « Sherlock Holmes »?!) , vous avez passé votre chemin au profit d'une valeur sûre telle que le dernier one piece en date ou my hero academia. Je vous comprends, j'ai moi-même une collection à compléter et en commencer de nouvelles rend la tâche parfois financièrement compliquée. Néanmoins, il y a quelques rares exceptions et Beastars en fait partie.
La viande c'est mal m'voyez ?
Tout commence par un meurtre. Tem l'alpaga s'est fait tuer à l'institut Cherryton. Pour ceux qui se posent la question l'alpaga est un animal extrêmement charmant tant il ressemble au lama. Mais revenons-en à nos lamas ou alpagas et tentons d'abord de décrire le contexte de Beastars. Le monde dans lequel évoluent nos personnages poilus (ou à plumes, écailles etc) est totalement fictif. Le décor est un campus universitaire où les élèves sont répartis en deux groupes : les herbivores et les carnivores. Je vous vois venir avec vos « maiiiis ils se mangent entre eux ??? »... et bien non ! La viande est pour ainsi dire interdite. Pas de boucheries dans les rues sauf clandestines, et ils arrivent parfois qu'un carnivore dérape et tombe mâchoire la première sur un pauvre lapin. Et dans le monde de Beastars c'est un crime. C'est ainsi que démarre donc notre histoire lorsqu'un herbivore se fait dévorer/assassiner par un carnivore. Du moins en apparence dirais je... mais j'y reviendrai.
On apprend donc que ce regretté Tem était acteur dans la troupe de théâtre de l'institut Cherryton, troupe dont fait également partie notre personnage principal en tant que régisseur lumière : Legoshi le jeune loup gris. Bien évidemment comme tous les autres « carnis », notre loup se fait regarder de travers par tous les autres « herbis ». Tem étant apprécié, la haine et la peur du groupe dont l'évolution naturelle a donné un statut de proie ne fait que grandir envers celui des « prédateurs ». Pourtant, Legoshi est d'un naturel discret et réservé pour ne pas dire timide, à tel point que ses amis et connaissances l'ont surnommé « L'ahuri ». Toujours la tête dans les nuages, légèrement en décalage avec son monde, il se retrouve souvent à se questionner lorsque son instinct le pousse à être un réel prédateur.
Parlons aussi de Louis le grand cerf, la star incontestée du campus, meneur de la troupe de théâtre et premier rôle de la pièce , futur Beastar de Cherryton. Vous vous demandez ce qu'est le Beastar ? C'est, pour faire court, une place réservée au plus populaire et puissant parmi les deux rangs. Ce titre est en général annonciateur de réussite dans la vie future, ouvrant les portes de poste importants ou prestigieux pouvant amener à la présidence. Ce cher Louis débordant de charisme et d'assurance est tout désigné comme leader, méritant le respect de tous. Aussi fort soit-il en apparence, il possède malgré tout des faiblesses à commencer par son orgueil. Sachant que tout le monde place ses espoirs en lui pour calmer les tensions naissants de la mort de Tem, il est en bonne position pour les élections du Beastar. Un vrai dominant !
Vient aussi Haru, lapine naine, seule à s'occuper du club de jardinage, qui se traîne une réputation de fille facile depuis qu'elle a couché avec un lapin pur race qui était prédestiné à son homologue féminin pour faire perdurer leurs gênes purs. Elle va donc s'attirer les foudres de la gente féminine et au final s'isoler le plus souvent, même les mâles ayant peur de cette « prédatrice ». Car malgré les apparences, Haru est forte et sur d'elle, et va finir par se lier d'amitié avec Legoshi d'une manière plus que surprenante..
D'autres personnages gravitent autour de ce petit monde : Jack, labrador et ami d'enfance de Legoshi, Bill, un tigre faisant partie du club de théâtre, Juno, louve ambitieuse ayant un faible pour le grand loup gris ou encore un mystérieux panda tenant une clinique en ville. Bref des personnages attachants pour certains ,détestables pour d'autres, qui viennent compléter ce tableau zoologique. Et chacun tient un rôle faisant avancer l'histoire de notre cher Legoshi.
Hartley cœur à vif... mais avec de la fourrure.
Ce que l'on constate après la lecture du premier tome, outre l'originalité, c'est l'intelligence de l'écriture des personnages. Là où l'on aurait pu s'attendre à une bête chasse aux monstres pour trouver le meurtrier de Tem l'alpaga, on se retrouve en fait à suivre avec intérêt l'histoire de ces animaux bipèdes qui ont tous des états d’âme propre à l'adolescence. Tous se questionnent sur leur identité et sur leur raison d'être ainsi que sur leur place dans la vie. Et au final on se rend compte que le meurtre n'était qu'un prétexte pour mettre en avant le problème de cette société, l’instinct animal. Legoshi, bien qu'introverti et discret, est en lutte perpétuelle avec sa nature, et doit parfois faire face malgré lui à son instinct de carnivore. Sans vous dévoiler les détails, il se retrouve même à deux doigts de dévorer un petit herbivore qui finit par s'enfuir. On en vient à se demander si ce n'est pas lui qui aurait pu tuer son ami Tem finalement...
L'auteure fait preuve d'énormément d'esprit et d'intelligence pour glisser, par ci par là, des détails qui rendent l'ensemble de ce monde très cohérent ! Elle glisse des éléments dans certaines pages qui montrent la complexité d'une société animale. Un message d'avertissement destiné aux gros animaux demandant de faire attention aux petits, une poule vendant ses œufs et s'inquiétant de leur qualité, ou bien encore le passage obligatoire pendant plusieurs heures pour certaines espèces dans une pièce spéciale reproduisant des conditions adaptées à leur biologie. Ce n'est pas forcément important pour l'histoire mais ça montre que le monde a été réfléchit dans le moindre détail, et la cohérence de l'ensemble nous fait oublier qu'il n'existe pas. C'est crédible et ça fonctionne parfaitement.
N'allez pas croire pour autant que l'histoire soit proprette si l'on peut dire. A mesure que l'on avance dans le récit, les événements gagnent en épaisseur. Et tout en noirceur. Le monde s'ouvre par la suite au-delà des murs de l'institut Cherryton pour nous dévoiler une société bien plus cruelle et violente qu'il n'y parait. Derrière les apparences d'un système idyllique, les instincts primaires des citoyens viennent troubler l'équilibre. Du sang d'herbi peut rendre dingue un carni, stimulant semblable à de la drogue. On croisera aussi le chemin d'un herbivore qui offre aux carnivores de passage, de croquer ses doigts. Ou encore le maire de la ville, magnifique lion ayant fait de la chirurgie pour avoir des traits plus doux aux yeux de ces concitoyens. Les carnivores adultes ont des mœurs bien spéciales vis a vis des herbivores, preuve que leur instinct de prédateur est bien plus fort qu'il n'y parait. Sans parler des rapports sexuels inter-espèces, que ce soit parfois entre carni et herbi. Et la transposition à notre société est rapide. Nous sommes nous aussi des animaux dans un monde civilisé, avec une conscience nous donnant les limites de notre comportement. Des lois complètent le tout pour éviter les débordements des plus réfractaires. Et il arrive que certaines personnes n'aient aucune limite et deviennent dangereux pour les autres. Il en va de même dans Beastars. Il est au final curieux de voir une civilisation faite d'animaux qui par nature s’entre-tuent pour survivre, se questionner sur leurs raisons d'être ou leurs envies, les interpréter d'une manière ou d'une autre. L'auteure ne fait jamais l'erreur (pour l'instant.. c'est à dire 7 tomes français) de donner des comportements trop humain aux animaux. Je veux dire par là qu'elle les écrit avec justesse ne donnant pas seulement l'apparence de loup à Legoshi, mais aussi le comportement. On a toujours affaire à un animal que ce soit un tigre, une autruche ou un lapin. Surtout dans les quelques moments d'actions parfois bien violents. Legoshi se battra et montrera une autre facette de lui, le rendant bien plus "bestial" que lorsqu'il essaye de décrypter le comportements des autres. Pareil concernant Louis, et sa position dominante au sein de l'institut. Il est lui aussi un prédateur à sa manière, et l'on peut se demander si le meurtre de Tem est forcément l'acte d'un carnivore. L'auteure ne perd pas son temps à nous mettre sur la piste du tueur d'ailleurs. Car l'histoire de Beastars n'est pas centré sur la mort de Tem par un tiers, mais plutôt présentée comme le point de départ d'un chemin tortueux pour nos personnages qui vont évoluer dans une société complexe et brutale.
Dessiner c'est gagner
Pour la partie graphique, l'auteure Paru ITAGAKI joue aux montagnes russes. Pour ce qui est des bons points, on notera le design des personnages. On reconnaît bien les animaux, et ce, peut importe les espèces. On sent qu'elle déborde d'inspiration et qu'elle maîtrise le sujet. Legoshi ou Louis par exemple sont parfaitement dessinés, que ce soit leurs postures ou leurs styles, on accroche de suite. La posture du loup ressemblerait presque à ce cher Spike de Cowboy Beepop . Haru aussi bénéficie d'un jolie coup de crayon la rendant parfois sexy, et jolie. Mais tout n'est pas égal. Certains dessins sont parfois grossiers donnant l'impression d'être griffonnés plus que dessinés.
Au final l'ensemble parait harmonieux, donnant un style à part à Beastars. Jusqu'au coup de crayon, on reste sur une œuvre originale ne donnant pas l'impression d'avoir déjà vu tout ça mille fois. A noter aussi, le style graphique des moments noirs de Legoshi quand par exemple il se laisse envahir par son instinct ou la colère. Le personnage est sublimé par cette noirceur, et l'image de prédateur est juste parfaite. Notre loup en impose et on va l'aimer pour ça. On sent l'influence de son père, auteur de Baki, manga de baston bien énervée. Les cases ne sont jamais remplies inutilement, et les angles choisis sont parfois surprenant. Que ce soit pour donner une impression de grandeur ou de petitesse voir même suggérer des choses, Madame ITAGAKI nous emmène dans son monde presque cinématographique. A savoir d'ailleurs que la version animée arrive bientôt sur Netflix pour ceux qui ont l'aversion du papier ou qui serait simplement curieux de voir ce que donnerait Legoshi en mouvement. Au final, vous apprécierez ou non le style de Beastars mais vous n'y serez pas indifférent.
L'univers de Beastars est plus violent qu'il n'y parait, sans pour autant rivaliser avec Dragon Ball ou Tokyo Ghoul bien évidemment. Car la violence est en partie graphique et psychologique. On est face à un manga original qui sort des standards habituels et qui nous fait réfléchir sur notre condition d'humain, voir nos instincts primaires. A l'heure où les gens s'indignent de plus en plus sur les conditions des animaux destinés à devenir des repas, il est intéressant d'avoir l'exemple d'une société où son prochain est sensé être le repas. Comment se perçoivent-ils les uns et les autres? La peur des carnivores est-elle justifiée? Tout le monde est il à mettre dans le même panier? Que faire de leurs instincts? Doivent-ils les refréner? Mais que deviennent leur nature, leur identité? On est sans cesse bousculé, à se demander quelle est la meilleure chose à faire. Et est-ce vraiment contre nature si un loup mange un agneau alors qu'ils lisaient un livre sur le même banc ? Si vous aimez l'originalité, l'humour et un scénario mature, Beastars mérite votre attention. Car on a sûrement un incontournable du genre.
© 2017 Paru Itagaki (AKITASHOTEN).
Ce site a été conçu avec Jimdo Creator. Inscrivez-vous gratuitement sur https://fr.jimdo.com